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mardi 24 janvier 2012

Rafiq Habib : Un évangélique chez les Frères Musulmans !

Bonjour à tous mes lecteurs !
L'actualité de ces dernières semaines a été marquée par les élections législatives en Egypte : nées du Printemps arabe, rendues possibles par la chute de l'ex-Président Hosni Moubarak, les premières élections libres, démocratiques et transparentes de l'histoire du plus peuplé des pays arabes (parce que oui, j'en suis convaincu, elles étaient vraiment démocratiques et quoi qu'on en pense leurs résultats reflètent la volonté du peuple égyptien) ont été remportées par... des partis religieux, partisans d'un islam politique. La victoire (avec 47% des sièges de la nouvelle Assemblée) du Hizb al-hurriya wa al-adala (Parti de la Liberté et de la Justice), créé par les Frères Musulmans, le plus grand mouvement islamiste au monde, n'est une surprise pour personne puisque les Frères (dont vous pouvez voir le logo), persécutés sous Moubarak, ont réalisé une énorme montée en puissance depuis la Révolution (alors qu'ils avaient été très hésitants à la soutenir à ses débuts) en se présentant comme tenants d'un "islamisme modéré". Par contre, personne ne s'attendait à ce que la deuxième place revienne aux salafistes, mouvement religieux radical et ultraconservateur, dont le parti Al-Nour (La Lumière) a obtenu 24% des sièges. Avec Al-Wasat (Le Milieu), parti composé de dissidents plus libéraux des Frères Musulmans, les islamistes occuperont donc en tout 74% des sièges. L'ensemble des partis laïcs n'en occuperont que 26%.

Pendant la période électorale, plusieurs médias français (par exemple Le Point et La Croix, ou encore le site Actualité chrétienne du journaliste évangélique Paul Ohlott) ont évoqué un détail pour le moins surprenant : le vice-Président du Parti de la Liberté et de la justice, branche politique des Frères Musulmans, est... un chrétien copte égyptien ! Plus encore : il s'agit d'un protestant évangélique ! Qui est donc cet homme, Rafiq Habib (RafiQ, pas RafiK, un peu de respect pour la belle langue arabe s'il vous plaît !) ? Son nom ne dit sans doute rien à la plupart d'entre vous, mais moi je le connaissais et m'intéressais déjà à lui depuis longtemps, avant même la chute de Mubarak.

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Rafiq Habib, 52 ans, psychologue de formation, est un Copte, c'est-à-dire un chrétien égyptien et un descendant des Egyptiens de l'Antiquité avant les invasions arabes. Il n'y a pas de statistiques fiables sur le nombre de chrétiens coptes, les estimations vont de 5% à 12% de la population égyptienne, voire plus, soit entre 5 et 20 millions de personnes. La communauté chrétienne copte existe en Egypte depuis avant même la naissance de l'islam et a subsisté à-travers les siècles en restant attachée à la foi chrétienne, elle est donc totalement indépendante du christianisme occidental. La majorité d'entre eux appartiennent à l'Eglise orthodoxe copte, dont le patriarche, actuellement Shenouda III, est basé à Alexandrie. Une petite minorité a récemment rejoint des églises protestantes évangéliques d'origine occidentale, les relations entre ces groupes et l'Eglise orthodoxe sont généralement bonnes.

Et c'est de ce dernier groupe, celui des Coptes protestants, que Rafiq Habib est issu. Son père Samuel Habib (cf photo) était un pasteur de l'Eglise anglicane égyptienne. Samuel Habib (1928-1997) est une personnalité chrétienne importante en Egypte : il s'agit du fondateur du Coptic Evangelical Organization for Social Services (Organisation Copte Evangélique pour l'Aide Sociale), une association créée en 1960 afin de venir en aide aux couches les plus pauvres de la population égyptienne et de travailler au développement de l'agriculture, de l'éducation, de la santé et du logement. Parce qu'il faut savoir qu'en Egypte, si presque toute l'aide sociale aux plus démunis est le fait des organisations religieuses, chrétiennes comme musulmanes, cette aide est presque toujours déterminée par la religion : les musulmans ne viennent en aide qu'aux pauvres musulmans et l'Eglise ne soutient que les pauvres parmi les chrétiens. Le CECOS fait exception à cette règle : c'est même le tout premier organisme chrétien à venir en aide aux pauvres en Egypte sans distinction de religion. Alors que chrétiens et musulmans en Egypte sont souvent hostiles l'un à l'autre (la persécution que subissent les chrétiens coptes dans ce pays est épouvantable mais il ne faut pas oublier que face à de telles injustices, certains chrétiens, surtout ceux qui ne le sont que par tradition culturelle, peuvent être tentés de se venger et réagir eux aussi de façon très violente), Rafiq Habib a donc été élevé par un père qui était le pionnier d'un mouvement qui luttait pour réduire le gouffre entre les deux communautés et promouvoir l'amour et le respect du prochain musulman dans l'Eglise.Après sa scolarité, le jeune Rafiq Habib est venu faire ses études au Caire, la capitale égyptienne. Au Caire, il reste un chrétien engagé. Il a obtenu un doctorat en psychologie en 1988. Bien qu'il ait tenté plusieurs fois de trouver un travail dans une Université ou un centre de recherche, ses candidatures n'ont jamais été acceptées, ce qui s'explique à la fois par la discrimination en raison de sa foi chrétienne et le manque de relations haut-placées dans une société égyptienne gangrénée par la corruption et le népotisme. Il a aussi publié une vingtaine d'ouvrages (aucun d'entre eux n'a été traduit), dont Psychologie de la religiosité des Coptes d'Egypte. Au fil des années, il est devenu un intellectuel chrétien respecté en Egypte. Ainsi, il a été le premier non-musulman a être interviewé sur pour Jamaa al-Islamiya, le site officiel des Frères Musulmans.

Au fil de sa carrière, Rafiq Habib a toujours recherché le dialogue avec des personnalités musulmanes sur des questions liées à la place des chrétiens dans une société majoritairement islamique. Ses idées sont profondément influencées par l'enseignement de Jésus sur l'amour des ennemis : les chrétiens égyptiens voient souvent les musulmans comme leurs ennemis, mais Habib croit que Dieu les appelle à aimer les musulmans égyptiens et qu'ils doivent construire l'Egypte ensemble, non pas l'un contre l'autre. Dans Psychologie de la religiosité des Coptes d'Egypte, il distingue deux formes principales d'amour qu'il considère comme tout aussi authentiques et importantes l'une que l'autre : l'amour qui se sacrifie pour protéger l'être aimé de l'ennemi ; et l'amour qui franchit les barrières pour aller vers cet ennemi... même si cela représente un risque. C'est cet amour-là qui inspire Habib à franchir les barrières sociales et religieuses égyptiennes.
Il dialogue même avec les musulmans les plus radicaux : cela fait longtemps déjà qu'il est très proche des Frères Musulmans (cf la photo, où on le voit en discussion avec l'ancien Guide suprême de la confrérie, Mohamed Mehdi Akef). Et, chose surprenante pour un chrétien convaincu, il se reconnaît dans le projet de société proposé par les Frères Musulmans.Rafiq Habib n'a jamais cherché à rejoindre la confrérie, mais il a milité dans plusieurs organisations politiques qui en dépendent, et à présent il est vice-Président de leur parti : il pense en effet que les organisations religieuses sont pour ceux qui appartiennent à cette religion, mais que les organisations politiques sont ouvertes à tous ceux qui partagent leur projet de société.

Qu'est-ce donc qui peut attirer un chrétien convaincu dans le programme politique des Frères Musulmans ? Je vais à présent expliquer ses idées point par point, tout en donnant à chaque fois mon appréciation personnelle.

Le cheminement intellectuel de Rafiq Habib part du constat d'une profonde différence entre les sociétés occidentales et la société égyptienne, valable aussi pour la plupart des autres sociétés arabo-musulmanes : alors qu'en Occident, même chez les croyants convaincus, la pratique religieuse est dissociée de la vie publique et l'Etat et la société sont laïcs, dans sa culture la religion est omniprésente dans tous les domaines de la vie quotidienne, publique et privée. Et ce pour les chrétiens comme pour les musulmans. Il et déduit que la laïcité à l'occidentale est une imposition coloniale et un concept étranger à sa culture. Habib est culturaliste : il pense que les systèmes politiques doivent refléter les valeurs dominantes des sociétés qu'ils régulent. Dans ce cas contraire, comme pour les dictatures arabes laïques comme celles de Moubarak, le pouvoir est illégitime et sera obligé de recourir à la force pour s'imposer. Mais s'il est en accord avec les valeurs de la société, il sera respecté par celle-ci et n'aura pas besoin de recourir à la force. Or, la société égyptienne est profondément religieuse, la population chrétienne comme musulmane attache énormément d'importance aux valeurs religieuses et la religion fait encore partie intrinsèque de la vie publique, sur ce point le récent échec des partis laïcs aux élections lui donne raison. Par conséquent, la société égyptienne a besoin d'un pouvoir religieux. Et, parce que l'islam est la religion majoritaire numériquement (il n'émet ici aucun jugement de valeur, il fait simplement ce constat), il doit d'agir d'un Etat islamique.
Ici, je le rejoins jusqu'à un certain point : je suis très profondément attaché à la laïcité en France, mais je ne pense pas que ce concept soit forcément universel et valable partout. Ou plutôt : le fond l'est oui, le principe d'égalité de toutes les religions et de séparation du pouvoir religieux et politique, temporel et spirituel ; mais la forme peut, et doit, être adaptée aux différentes cultures. Je pense d'ailleurs que vouloir imposer notre version de la laïcité dans des sociétés où ce concept est étranger peut être assimilé à une forme de néo-colonialisme.
Par contre, le programme des Frères Musulmans est sur bien des points contraire aux droits humains les plus élémentaires, universellement reconnus dans toutes les sociétés. Par conséquent, même si depuis que j'en ai entendu parler pour la première fois j'ai toujours eu énormément de respect pour Rafiq Habib, ses idées et son action, je pense qu'il est vraiment allé trop loin après la Révolution en rejoignant ce parti. Il a dit aussi qu'il approuve la position des Frères Musulmans d'interdire aux Coptes l'accès à la Présidence de la République dans la nouvelle Egypte, parce que selon ses propos, "la démocratie, c'est le pouvoir de la majorité et en Egypte, la majorité est musulmane" : là je ne suis évidemment pas du tout d'accord !!!

Rafiq Habib distingue ceux qu'il appelle les "militants", c'est-à-dire ceux qui ont recours à l'action violente pour arriver à leurs fins, des "prêcheurs" qui proposent un projet de société. Avec les premiers le dialogue est impossible et il faut les combattre, mais avec les seconds il est toujours possible d'échanger. Ainsi, il pense que les Frères Musulmans étaient à l'origine une organisation "militante" selon sa définition du terme, qui a organisé notamment l'assassinat de l'ex-Président égyptien Anwar Sadat, mais qu'après ce meurtre, ils sont devenus une organisation de "prêcheurs" avec une aile "militante" minoritaire et combattue par la hiérarchie du mouvement. Quand on regarde l'historique du mouvement c'est en grande partie vrai, cela s'explique facilement par des considérations stratégiques.

Mais, quelle serait la place de l'Eglise chrétienne dans une telle société égyptienne islamique ? Les chrétiens ne seraient-ils pas tout simplement menacés d'extinction ? En fait, et contrairement à l'écrasante majorité des Coptes et des chrétiens occidentaux, Rafiq Habib pense que le plus grand danger pour les chrétiens d'Orient n'est pas l'islamisation : c'est la laïcisation de la société, qui les fait perdre leurs racines et ouvre la voie au matérialisme. Dans une Egypte laïque, l'influence de l'Eglise sur la société serait limitée. Dans ce sens, un islamisme qui reconnaîtrait et protégerait les minorités religieuses comme le Coran stipule que l'Etat islamique doit le faire (mais en faisant d'eux des citoyens de second rang...) serait en réalité la meilleure protection pour les chrétiens d'Orient.
Il croit par ailleurs que, dans une culture théocratique islamique, il y aurait de la place pour une sous-culture théocratique chrétienne. Il pense que les problèmes entre chrétiens et musulmans en Egypte (et ailleurs en Orient) aujourd'hui ne sont pas dus à la nature de l'islam et du christianisme, mais à l'imposition de la laïcité qui a divisé ces communautés (il est tout à fait exact que les régimes laïcs de Nasser, Sadat et Moubarak ont souvent joué sur les dissentions entre communautés religieuses pour renforcer leur pouvoir). Si la société redevenait islamique au sens où les Frères Musulmans le veulent, les chrétiens pourront eux aussi revenir à leurs propres valeurs religieuses, former une sous-société régie non pas par la charia mais par une loi religieuse chrétienne que l'Etat islamique reconnaîtrait, et les deux communautés coexisteraient pacifiquement.
Et qu'est-ce que j'en pense moi, de tout ça ? Bien évidemment, je ne souhaite SURTOUT PAS un retour de l'Egypte à une société islamique fondamentaliste ! MAIS, dans le cas si peu souhaitable mais malheureusement pas impossible où c'est ce qui arriverait, les idées de Rafiq Habib ne seraient-elles pas justement la clé pour permettre à l'église de s'intégrer à une telle société, y survivre... et y être un témoin de l'Evangile !!! A chacun d'en juger, moi je pense que c'est tout à fait possible.

Enfin, Rafiq Habib a toujours cru en la démocratie. Et il croit que l'islamisme "modéré" des Frères Musulmans est compatible avec la démocratie. Il est convaincu que les revendications démocratiques de la confrérie sont sincères. Il souhaite en convaincre la communauté chrétienne égyptienne qui dans son immense majorité ne le croit pas du tout et redoute par-dessus tout que leur situation devienne encore plus précaire si les Frères prennent le pouvoir.
Qu'en penser ? Il faut d'abord remarquer que ce n'est que tout récemment que les Frères Musulmans ont commencé à se réclamer de la démocratie, qu'ils avaient auparavant toujours décriée comme anti-islamique, arguant que la pouvoir appartient à Dieu et non au peuple. Les Frères ont tout simplement pris le train en marche (tardivement en plus) lors de l'émergence des revendications démocratiques de la jeunesse arabe. Le renversement de Moubarak est exclusivement le fait de jeunes proches des milieux politiques libéraux et de gauche, les Frères n'y ont aucunement participé. Cela suffit à se douter qu'il s'agit d'une manoeuvre purement opportuniste. Donc, avec tout le respect que je dois à Rafiq Habib, sur ce point son attitude est empreinte d'un aveuglement flagrant... et qui plus est, elle permet à un mouvement islamiste dangereux de se servir de lui comme vitrine pour rassurer l'Occident et comme "cheval de Troie" pour faire entendre sa voix dans la communauté copte qui leur a toujours été hostile. Certes, il est important d'avoir un témoignage chrétien dans toutes les catégories de la société, même les plus difficiles ; cependant n'est-ce pas compromettre ce témoignage que de cautionner un programme politique qui ne respecte pas les droits de l'homme ?
Mais tout espoir de réel progrès démocratique est-il perdu pour autant ? Je ne pense pas, parce que si l'ensemble des leaders de la confrérie sont effectivement des religieux rigoristes n'ayant que faire de la démocratie et des droits de l'homme, il n'en est pas de même pour leurs militants de base. La majorité de l'électorat des Frères Musulmans (comme des salafistes) est un électorat rural, pauvre et souvent analphabète, qui est reconnaissant aux Frères Musulmans pour leurs réseaux d'aide sociale partout dans le pays. Mais leurs militants actifs, ce sont des jeunes, éduqués, qui s'inspirent des valeurs de justice et de liberté qu'ils trouvent dans leur compréhension de l'islam et qui souhaitent concilier islam politique et démocratie moderne. Ils ont manifesté côte-à-côte avec des jeunes musulmans laïcs et chrétiens pour exiger le départ de Moubarak et réclamer des réformes démocratiques. Après s'être battus pour la liberté, ils n'imposeront certainement pas une nouvelle tyrannie à leurs frères de lutte. Même si je n'ai aucune confiance dans les membres influents des Frères Musulmans (en tout cas la grande majorité d'entre eux, je veux bien croire qu'il y ait quelques exceptions, des "Pharisiens sincères"), leurs militants de base sont de vrais démocrates, surtout les jeunes. Par conséquent, même si la hiérarchie n'est pas démocrate par conviction, elle pourrait se voir contrainte au fil du temps de le devenir par opportunisme et par électoralisme, faute de quoi elle perdra le soutien de ses propres militants.

Et comment l'engagement de Rafiq Habib est-il perçu au sein de la communauté copte ? Très très mal : il est rejeté de toutes parts, considéré comme un traître. Même sa propre mère, qui l'a toujours soutenu dans ses initiatives de dialogue, désapprouve son choix de rejoindre ce parti politique. Et lors des récentes élections, les chrétiens ont très majoritairement votés pour des partis libéraux et laïcs. "Rafik Habib ne nous représente pas. Son choix va être utilisé par les islamistes pour masquer les discriminations," affirme Naguib Gabriel (photo), avocat chrétien, responsable d'une église du Caire et Président de la Fédération Egyptienne des Droits de l'Homme.

Un dernier point, sur lequel je conclurai : la vision de Rafiq Habib sur la place des chrétiens dans une société islamique prend en compte les communautés chrétiennes historiques, présentes depuis des siècles dans les sociétés majoritairement musulmanes et numériquement importantes. Mais il oublie totalement l'existence des chrétiens d'origine musulmane, qui sont exclus de cette communauté et considérés comme des traîtres par leur propre communauté d'origine. C'est la toute première question que j'aimerais beaucoup poser à Habib : quelle est leur place dans une société islamique telle qu'il la propose, sachant que d'après la doctrine officielle des Frères Musulmans, l'apostasie est un crime passible de la peine de mort ? Comment en tant que chrétien Rafiq Habib peut-il accepter une telle position ?
En 2007, le musulman converti au christianisme Mohammed Hegazy (cf photo) a défrayé la chronique en devenant le premier à engager une procédure judiciaire pour que sa conversion soit officiellement reconnue et que la mention "Musulman" sur sa carte d'identité soit remplacée par la mention "Chrétien". Aujourd'hui, même après la Révolution égyptienne, il ne l'a toujours pas obtenue et son combat courageux l'a même contraint à vivre dans la clandestinité. Un autre ex-musulman, Maher al-Gohary, a fait la même démarche en 2009 avec sa fille de 16 ans, Dina... et ils se sont vus contraints de quitter leur pays en 2011 parce qu'ils étaient menacé de mort. Ces deux cas sont révélateurs d'un grave état de fait : en Egypte, avant et même après la Révolution, les chrétiens d'origine musulmane n'ont pas le droit d'exister. Est-ce un gouvernement dominé par les Frères Musulmans qui leur donnera ce droit ? Difficile à concevoir... Comment donc Rafiq Habib peut-il accepter de s'allier à des hommes qui veulent la mort de ses frères ???

Voici donc les idées de Rafiq Habib, qui le poussent à militer pour les Frères Musulmans. Sa nomination comme vice-Président du parti a reçu une forte couverture médiatique (souvent de façon assez caricaturale d'ailleurs, notamment pour l'article du Point), mais peu de médias se sont pris la peine d'analyser plus en détail ses idées, et (à ma connaissance) aucune source chrétienne ne l'a fait. J'estime que ces idées sont novatrices et méritent d'être connues et comprises, notamment par les chrétiens qui ont dans l'ensemble été très surpris d'apprendre la nouvelle et n'ont pas compris sa position. D'aucun font des raccourcis simplistes et l'accusent de relativisme avec l'islam, ou encore de "préférer la gloire des hommes à la gloire de Dieu" (alors que ses choix lui ont plutôt valu la colère et le rejet des hommes qui comptent le plus pour lui, ceux de sa propre communauté). D'autre part, pour quelques-uns de ses (rares) défenseurs, il serait auréolé d'une sorte d'"amour supérieur", mystique, pour les musulmans alors que tous ceux qui s'opposent à lui sont forcément aveuglés par leur haine.... Quoi qu'on en pense, il faut lui reconnaître le courage d'oser avancer à contre-courant tout en s'attirant la haine et l'opposition de toutes parts. A-t-il raison, se trompe-t-il de combat ? A chacun d'en juger, mais pour juger il faut connaître.

Pour ceux qui ont envie d'en savoir plus, je recommande cette excellente analyse de Religioscope, un site de référence en matière de sociologie des religions, duquel je me suis d'ailleurs beaucoup inspiré pour cet article. Et si vous lisez l'anglais, je recommande encore plus chaudement, d'un point de vue chrétien, la réflexion en deux parties (partie 1 et partie 2) d'un chrétien occidental qui vit en Egypte, sur la pensée de Habib et notamment la notion d'amour des ennemis.

Et dans mon prochain article, je compte vous parler de plusieurs autres Coptes qui vont probablement jouer un rôle important dans l'ère post-Moubarak.

vendredi 4 mars 2011

Pakistan : assassinat de Shahwaz Bhatti

As salaamo alaikum ! (Bonjour en ourdou, langue du Pakistan, on note la ressemblance avec l'arabe).

Pourquoi je vous salue en ourdou aujourd'hui ? Parce que, comme vous l'avez peux-être appris aux annonces, un événement tragique pour le Pakistan, surtout sa communauté chrétienne, a eu lieu dans ce pays cette semaine : la mort de Shahwaz Bhatti (cf photo), Ministre des Minorités et seul chrétien (seul non-musulman même) membre du gouvernement pakistanais, assassiné par des islamistes qui lui en voulait en raison de sa lutte contre la loi anti-blasphème en vigueur au Pakistan. Ce meurtre a eu lieu mardi dernier, le 2 mars, alors à l'occasion de la mort de celui qui a été ces dernières années le plus grand défenseur des chrétiens pakistanais, j'ai voulu écrire un article pour rappeler la triste situation des chrétiens dans ce pays.

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Pour comprendre ce que vivent les chrétiens pakistanais aujourd'hui, il faut remonter à la naissance de l'État du Pakistan. Lors de l'indépendance de l'Inde en 1947, la communauté musulmane du pays qui craignait que les musulmans soient discriminés dans le nouvel Etat à majorité hindoue a insisté pour la création d'un Etat séparé pour les musulmans : c'est ainsi qu'est le Pakistan. A l'Ouest, l'ex-Pakistan oriental a pris à son tour son indépendance en 1971, devenant l'actuel Bangladesh. Depuis son indépendance, le Pakistan a connu une histoire turbulente de gouvernements civils inefficaces et corrompus, dictatures militaires et guerres avec l'Inde voisine. Et surtout, une montée permanente des mouvements islamistes violents, notamment les célèbres Talibans, qui sont pour la plupart des Pachtounes, une ethnie dont le territoire est partagé entre le Pakistan et l'Afghanistan.

Pourtant, il y a une grande communauté chrétienne au Pakistan. Ils seraient entre 3 et 4,5 millions selon les sources, soit entre 1,5 et 2,5 de la population pakistanaise (même si évidemment seule une minorité d'entre eux prennent leur foi au sérieux). Ils constituent donc la plus grande minorité religieuse du pays, devant les hindous, les sikhs et les animistes. Seulement, leur influence dans la société pakistanaine est nettement plus faible que leur nombre, parce que dans le passé l'Eglise a grandi surtout parmi les classes sociales les plus pauvres, essentiellement les hindous de caste inférieure. La grande majorité des chrétiens le sont depuis plusieurs générations, et presque tous les convertis sont d'un arrière-plan non musulman (essentiellement des animistes des petites minorités ethniques). Les chrétiens d'origine musulmane, eux, sont beaucoup moins nombreux et hésitent à faire connaître leur foi à cause des risques. Pour ces raisons, les chrétiens sont à la fois souvent pauvres et culturellement isolés de la majorité musulmane, et sont donc particulièrement vulnérables aux discriminations, aux injustices et aux violences.

C'est pour cela qu'en 2011, le Pakistan est à la 11° place de l'Index de Persécution émise tous les ans par l'ONG Portes Ouvertes, qui travaille à aider les chrétiens persécutés. D'après Portes Ouvertes, au moins 29 chrétiens ont été tués en 2010, 58 enlevés, une centaine agressés et 4 autres condamnés pour blasphème.

Le plus gros problème auquel font face les chrétiens au Pakistan est la fameuse loi anti-blasphème, qui punit de prison ou de mort toute "remarque dérogatoire" à l'encontre du Prophète de l'islam. Cette loi profondément injuste sert de plus de prétexte à toutes sortes de règlements de comptes et d'abus. La majorité des personnes qui ont été accusées de blasphème d'après cette loi sont musulmanes, mais elle sert aussi, et de plus en plus souvent, de prétexte aux islamistes pour s'en prendre aux chrétiens. Souvent, une simple accusation de blasphème provoque des émeutes et des représailles avant même que les tribunaux n'aient le temps d'enquêter. Pour l'instant, personne n'a encore été exécutée à cause de cette loi (du moins légalement, parce que souvent ce sont les islamistes qui s'en chargent avant que la justice n'ait le temps de le faire), mais pour la première fois, fin 2010, Asia Bibi (cf photo), une femme chrétienne, a été condamnée à mort par pendaison, ce qui a valu au Pakistan des condamnations de toute la communauté internationale. Sans doute à cause de la pression internationale, Asia Bibi reste emprisonnée mais n'a toujours pas été exécutée. De nombreuses initiatives ont été lancées afin de la sauver.

Shahbaz Bhatti, le Ministre assassiné, était une des principales personnalités
publiques à s'opposer à cette loi injuste, et c'est sans doute la principale raison de son assassinat. Né dans une famille chrétienne de Lahore, Shahbaz Bhatti était lui-même un chrétien convaincu et une des personnalités chrétiennes pakistanaises les plus connues des dernières décennies. Il s'est battu pendant 25 ans pour défendre les chrétiens pakistanais contre cette loi et les autres injustices desquelles ils sont victimes. En 2008, après la démission du dictateur Pervez Musharraf et la formation d'un nouveau gouvernement (relativement) démocratique, c'est donc tout naturellement qu'il a été choisi pour être Ministre des Drois des Minorités, un nouveau ministère qu'il est le premier à occuper. Il était le seul chrétien membre de ce gouvernement. Là encore, en tant que Ministre, il a beaucoup fait pour aider les chrétiens pakistanais, même si certains lui ont reproché d'être trop absorbé par le système (sans doute vrai, mais malheureusement inévitable, et s'il n'avait pas accepté ce poste il n'aurait jamais pu obtenir tous les changements qu'il a obtenus). Il était très souvent menacé, mais il persévérait malgré le danger pour lui, et il répétait souvent qu'il puisant dans sa foi la force pour continuer. Avec l'affaire Asia Bibi, le Ministre est devenu le plus fervent défenseur de cette femme injustement condamnée à mort... et c'est ce qui lui a valu d'être lui-même assassiné. Début janvier, le gouverneur de la province pakistanaise du Punjab Salmaan Taseer, qui bien que musulman s'était lui aussi opposé à la loi anti-blasphème, avait déjà été assassiné. Ce nouveau meurtre de l'unique Ministre pakistanais non-musulman montre une fois de plus le danger que courent tous ceux qui s'opposent à l'islamiste radical au Pakistan. Il apparaît de plus en plus clairement à quel point les milices islamistes sont puissantes dans ce pays, et que même le gouvernement est incapable de les combattre. Et ça, c'est évidemment très très mauvais signe pour l'avenir des chrétiens pakistanais.

En conclusion, je vous propose de signer une pétition contre la loi anti-blasphème au Pakistan.

lundi 25 octobre 2010

Révolutionnaires de Jésus-Christ

Yep tout le monde !

Un petit article pour vous parler d'un nouveau site, donc je suis le créateur et un des rédacteurs (pour le moment nous sommes 2, mais nous en cherchons encore d'autres, donc avis aux amateurs si tu es intéressé ^^) : revolutionnairesdejesuschrist.c.la

lundi 2 mars 2009

Martin Luther King


Salut !

Je pense que tout le monde a reconnu le personnage sur la photo : Martin Luther King, héros du mouvement de lutte non-violente contre la Ségrégation et pour la reconnaissance des droits des Noirs Américains. Sa vie publique est connue : comment il a commencé par organiser un boycott des bus par la population Noire dans sa ville de Montgomery pour protester contre la Ségrégation raciale dans les bus de l'Illinois, comment il a participé en 1963 au Civil Rights March suite à l'élection du Président Kennedy qui a aboli la Ségrégation et accordé le droit de vote aux Noirs (seulement en 1964 ! faut s'en rendre compte aujourd'hui), comment à l'issue de cette marche il a prononcé son célèbre discours "I have a dream", comment il a reçu le prix Nobel de la paix en 1964, comment il a par la suite prix position contre la guerre au Vietnam et la course à l'armement atomique, et enfin comment il a été assassiné en 1968 par un militant de la suprématie Blanche. Mais ce dont on parle beaucoup moins, en tout cas ici en France, c'est que Martin Luther King était aussi un chrétien convaincu, et que c'est dans l'Evangile qu'il trouvait l'inspiration pour toute son action.

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L'arrière-plan familial de King prête à réfléchir : son arrière-grand-père était encore esclave dans une plantation de coton et pasteur d'une petite Eglise de huttes composée d'esclaves, son grand-père un pauvre travailleur agricole et prédicateur laïc, son père est devenu le pasteur d'une des plus grandes Eglises noires du pays. Son grand-père maternel, Adam Jones, était également pasteur et un pionnier de la lutte contre les discriminations des Noirs : il a réussi à faire autoriser des universités pour étudiants Noirs. Le père de King épouse la fille d'Adam Jones, et reprend par là le flambeau de la lutte pour les droits des Noirs, et même en 1931 (Martin a 2 ans) il succède à son beau-père comme pasteur de l'Eglise baptiste d'Ebenezer, à Atlanta. Sa famille est victime de la Ségrégation, mais elle est tout de même plus aisée que la majorité des Noirs Américains de cette époque. Martin Luther King lui-même expérimente pour la première fois la Ségrégation raciale dans son pays quand, à 6 ans, ses camarades blancs lui disent qu'ils n'ont plus le droit de jouer avec lui... Par la suite, il fait des études brillantes, et saute deux classes au collège. A 15 ans, il entre à l'Université d'Atlanta, pensant faire des études de droit pour devenir avocat. Mais Dieu en décida autrement... Dans la famille King, la foi chrétienne est omniprésente depuis plusieurs générations, son grand-père et son père étaient pasteurs, mais Martin lui-même n'avait jamais montré un grand intérêt pour ces choses : il se croit trop intelligent, trop intellectuel pour devoir se soucier de Dieu, et d'ailleurs il est mal à l'aise dans les Eglises Noires, où le culte est très émotionnel, avec des hommes et femmes très pauvres qui s'adressent à Dieu à voix haute, souvent en pleurant, lui criant leur souffrance et le remerciant pour l'espoir qu'il leur donne en Jésus-Christ. Mais à l'Université, plusieurs de ses professeurs sont eux-mêmes chrétiens, et Martin se rend compte qu'être chrétien n'est pas en contradiction avec une grande soif intellectuelle. Très peu de temps donc après le début de ses études, il se décide enfin à se mettre à genoux devant le Dieu de ses parents qui n'avait encore jamais été le sien, pour lui demander pardon d'avoir voulu faire sa vie sans lui et pour tout ce qu'il avait fait de mal, et il accepte Jésus, mort sur la croix à sa place, comme son Sauveur. Par la suite, il arrête ses études de droit pour faire des études de théologie, et à 17 ans, il est ordonné pasteur, dans l'Eglise de son père. Il deviendra le pasteur assistant de son père, puis pasteur à plein temps de l'Eglise baptiste de Dexter, dans la ville de Montgomery en Alabama.

Tout grand homme public a des modèles, des mentors. Martin Luther King lui-même en avait plusieurs, le principal étant le "Mahatma" Gandhi, militant indépendantiste Indien et pionnier de la lutte non-violente en Inde. Gandhi se disait lui-même à la fois chrétien et hindouiste et son idéologie de la non-violence est inspirée à la fois de la philosophie hindouiste de paix universelle et d'harmonie avec la nature et du Sermon sur la Montagne qu'il considérait comme "le plus extraordinaire discours de l'histoire". On peut dire que peu d'hommes avant lui ont aussi bien compris le message de Jésus dans le Sermon sur la Montagne, et Gandhi est un homme que je respecte profondément, mais cependant pour lui, comme pour le philosophe allemand Kant, Jésus n'est que l'exemple moral à suivre, rien de plus, et sa mort sur la croix ne signifie rien de particulier. King a été profondément marqué par son idéologie politique, notamment par les moyens qu'il propose pour la lutte non-violente. Un chrétien a tout à fait le droit d'avoir pour modèle dans son action publique un homme non-chrétien. Mais King lui-même disait que Gandhi les moyen d'action lui sont venus de Gandhi, mais l'esprit de la résistance passive, de la non-violence, du refus de la vengeance et de l'amour des ennemis, viennent de l'Evangile.

Martin Luther King exprime sa foi dans son livre : La Force d'aimer, qui est l'imprimé de quelques-unes de ses prédications, + une Epître de Paul aux chrétiens d'Amérique qu'il a écrite. Je viens de finir de lire ce livre, et je le recommande chaudement à tous. Je vous donnerai quelques extraits à lire ici la semaine prochaine.

Pour ne pas que mon article soit trop long, je propose à ceux que ça intéresse d'aller voir un texte que j'ai envoyé par mail à tous mes contacts l'année dernière, à l'occasion du 45° anniversaire du discours I have a dream, le 29 août 2008. Et Barack Obama qui a "récupéré" cette date symbolique pour son discours d'investiture de candidat... j'aime assez Obama dans l'ensemble mais je trouve ça inadmissible de profiter de dates comme ça à des fins électoralistes...

Martin Luther King est mort assassiné le 4 avril 1968 par un fanatique blanc. Il avait tout juste 39 ans. Mais sa mort n'était pas son échec : elle était au contraire le signe de sa victoire, qu'il a été prêt à payer le prix ultime, dans son amour pour tous les hommes, Noirs et Blancs. Et c'est par sa mort qu'il a pu rencontrer son Père, qu'il a servi toute sa vie, et qui lui a donné la force de tenir ferme dans son combat si terriblement difficile.